Mehman Aliyev, directeur du dernier média indépendant Turan
- 17 juil. 2020
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 18 août 2020
Mehman Aliyev représente la figure de la liberté de la presse en Azerbaidjan. Il est l’un des journalistes à avoir fondé Turan en mai 1990 pour ne pas avoir à rejoindre les médias de l’Etat. Il a été nominé au Prix RSF pour la liberté de la presse en 2014.

Selon Reporter sans Frontières, Mehman Aliyev est une figure emblématique pour la liberté de la presse en Azerbaidjan. @VOA
Diplômé de la faculté de journalisme, il dit avoir depuis l'enfance un sens aigu de la justice et une attitude critique envers la réalité soviétique. Né le 26 octobre 1957 à Zagulba, dans la banlieue de Bakou, il a grandi sous le gouvernement soviétique et n’a jamais pu s’adapter à ses normes et règles de vie. Adolescent, il militait contre le gouvernement Soviétique. Il a été le seul dans son lycée à refuser de rejoindre le Komsomol en 1971, parce qu’il considérait cette organisation comme fausse et carriériste. Selon ses opinions, il se considère alors à l’époque marxiste car il pensait que les Soviétiques étaient dirigés par des traîtres communistes aux idées d'égalité, de fraternité et de liberté. Après avoir fait l’armée, il a décidé de postuler à la faculté de droit à l'université d'État d'Azerbaïdjan pour devenir policier et lutter contre le crime et la corruption. Il a été accepté. Mais par la suite, il a découvert que son nom ne figurait pas sur la liste des candidats. Le fils d'un homme dont le père occupait une haute fonction a été accepté à sa place. L’université l'a ensuite inscrit à la faculté de philologie, et lui ont promis de le transférer à la faculté de droit dans un an, mais cela n’a jamais été fait. Il a donc étudié à la faculté de philologie pendant trois ans. Il a ensuite été envoyé à la faculté de journalisme de l'université d'État de Moscou. Il avait d’abord refusé, mais le doyen et ses parents ont insisté. Il est donc parti étudier à Moscou en 1985, et a obtenu son diplôme à l'université en 1988. Il décide par la suite de retourner à Bakou pour participer à la restructuration de l'Azerbaïdjan après que Mikhaïl Gorbatchev ait déclaré la glasnost (la transparence) et la perestroïka (la reconstruction). Son premier emploi fut dans le journal Komsomol («Jeunesse d'Azerbaïdjan»). Le rédacteur en chef du journal était Najaf Najafov, qui a créé le premier journal indépendant "Azadlig" et est devenu l'un des fondateurs du Front populaire. Il n’a pas choisi ce journal par hasard. À l’époque, c'était le journal le plus épris de liberté. Il avait déjà travaillé avec eux lorsqu’il était étudiant. À la fin de 1988, l'équipe du journal a été dispersée parce que la ligne éditoriale ne coïncidait pas avec celle du Parti communiste. Il a alors par la suite travaillé pour l’agence de presse d'État Azerinform, une unité de la TASS en Azerbaïdjan comme correspondant du service juridique militaire. Pour protester contre le déploiement des troupes soviétiques à Bakou le 20 janvier 1990, il décide de quitter l'agence. Il commence alors à travailler comme secrétaire exécutif de du journal «Khazar», où se réunissaient les anciens du journal Komsomol. «Ils publiaient des articles interdits pendant les années soviétiques sur notre histoire, notre culture, et notre religion». Par la suite, l’agence de presse Turan a été créé le 5 mai 1990 dont il est devenu le directeur. Le but principal de l’agence est «d'informer objectivement la communauté internationale sur la situation en Azerbaïdjan ». En 1992, lorsque l'Azerbaïdjan est devenu indépendant, les revenus provenaient des redevances des médias étrangers ainsi que des ambassades et des bureaux de sociétés étrangères qui ont ouvert à Bakou, ce qui a permis de développer l’agence. En 1993, l’agence créé la première page web locale du pays.
Afin de protéger et de développer la presse, Mehman Aliyev créé en 1994 l'organisation de journalistes "Yeni Nesil". En 1996, il participe à la création du Club de la presse de Bakou, qui a établi le premier code professionnel et éthique pour les journalistes azerbaïdjanais. Cependant, dès 1998, les autorités commencent à supprimer des journaux de la presse indépendante. « C'était une voie vers la concentration du pouvoir et du capital dans les mains du parti au pouvoir, et plus particulièrement dans les mains de la famille de l’ex-président Heydar Aliyev » ajoute Mehman Aliyev. Turan a alors lutté contre cette politique. En 2001, lors d'une rencontre entre le président Heydar Aliyev et les travailleurs des médias, il lui dit publiquement que son gouvernement nous menait à la crise et que le pays était à genoux. « Aujourd'hui, mon avertissement devient réalité ». « Néanmoins, nous avons essayé d'une manière ou d'une autre de parvenir à un accord avec les autorités ». En 2003, le Conseil de la presse est créé. Cette structure deviendra un intermédiaire entre le gouvernement et la presse, et la société. Cependant, « même cela n'a pas aidé et les autorités ont continué leurs attaques contre les médias », et la quasi-totalité des médias sont sous le contrôle des autorités. Les autorités tentent d'utiliser des mesures punitives et des pots-de-vin à leur encontre. Avec la suppression de nombreux médias, nous avons eu beaucoup de mal à continuer. Les autorités lui ont toujours proposé de les rejoindre en lui proposant des fonds énormes. « Si j’avais accepté leurs propositions, je serais devenu multimillionnaire » dit-il en riant.
Depuis 2006, il a eu plusieurs fois l'intention de fermer l'agence, qui ne pouvait plus se développer dans de telles conditions. En 2008, des structures internationales ont commencé à les aider, en leur accordant des subventions, ce qui a permis au moins d'assurer la stabilité de l’agence. En 2017, les autorités lui offrent à nouveau leur coopération et un soutien financier. Il refuse. Le 7 août, il accusé d’évasion fiscale « fabriqué de toutes pièces ». Il est arrêté le 24 août, et les activités de l'agence ont été presque gelées. Sous la forte pression internationale et locale, les autorités l’ont libéré le 11 septembre, 18 jours après son arrestation. Cependant, la pression continue, « si les autorités en avaient l'occasion, elles m'arrêteraient et fermeraient l'agence ».
Juliette Pelloux
Propos recueillis par téléphone par Juliette Pelloux.




Commentaires